Ethno Savannah


Article paru dans Ikewan (Icra International) - Le Journal des Peuples :

 

 

Les Maasai laissent encore planer leur couleur mythique sur la savane, mais si en grand costume ils fleurissent sur les prospectus pour touristes en quête d’exotisme, leur réalité est bien moins idyllique que ce que vantent les agences de voyage. Hier seigneurs de la savane, témoignage vivant d’une société dont l’harmonie avec la nature a modelé les paysages et rendues si riches la flore et la faune de la vallée du Rift, aujourd’hui victimes de toutes les spoliations territoriales et à la limite des seuils de pauvreté. Les Maasai, peuple pastoraliste, semi-nomade ont toujours subsisté de leurs troupeaux. La vache, animal sacré, leur a toujours fourni tout ce qui était nécessaire à la vie. Néanmoins cette autonomie n’était possible que sur un territoire vaste, ce qui n’est plus d’actualité dans le contexte de la nation Kenya qui a choisi le développement du tourisme et de l’agriculture intensive, au détriment de ceux qui « paraissent » un archaïsme.

Leurs meilleurs paturages sont occupés par les Parcs Nationaux pour visites touristiques et leur bétail y est interdit de séjour. Beaucoup de petits bergers Maasai se retrouvent en prison parce que leurs vaches transgressent les limites du Parc. Ce sont aussi les fils de colons Anglais qui en développant de l’élevage commercial intensif gardent les meilleures terres, où en cas de sécheresse ils acceptent au compte goutte et moyennant finance de laisser entrer une à une quelques têtes de bétail Maasai. Au cœur de la vallée du Rift se trouve le lac Naivasha, nommé par les Maasai « oltao lormaasai » le cœur du pays Maasai, abreuvoir magnifique où en cas de grande sécheresse les troupeaux convergeaient. Aujourd’hui les rives du lac sont occupées par des serres industrielles (Neerlandaises, Britanniques, Françaises ou Indiennes) où se fabriquent les roses de la Saint Valentin (40% des importations Françaises). Il ne reste plus d’accès pour les Maasai et le niveau de pollution du Lac atteint des seuils critiques. Autre drame, les Highlands du Mau Narok (3000m d’altitude), étaient des lieux de paturage de saison sèche (nos estives), les Highlands autrefois forêt sont aujourd’hui quasi totalement déboisées et sont devenues sous l’initiative du Président Moï des lieux de culture intensive de blé et maïs. Il paraît même qu’en Afrique le Kenya est un bon élève OGM.

Entre le lac Naivasha et Narok sur un site nommé Oloorkarian, une communauté Maasai Keekonyokie, avait créé dans les années 90 un Centre Culturel, pensant que cet enregistrement légal auprès du ministère des affaires sociales, leur donnerait une sécurité territoriale pour empêcher un agrandissement du Parc National de Hells Gate. Hors, la menace n’est pas venue pour cette communauté du Kenya Wildlife Service mais de la Compagnie Nationale d’Électricité, Kengen, qui réalise dans ce secteur des forages géothermiques. Les troisième et quatrième centrales de production vont obliger une partie de la communauté à quitter un territoire qui déjà était trop restreint pour garder un troupeau suffisant à la survie. Certes la géothermie a les faveurs des rendez-vous internationaux pour l’environnement et l’écologie, où l’on ne peut qu’applaudir les initiatives du Kenya en cette matière. Ce projet écologique de développement énergétique pour le Kenya n’en laisse pas moins démunie cette communauté. Entre autres financeurs la Banque Mondiale et l’Agence Française de développement.

La communauté d’Oloorkarian a depuis 8 ans des relations de partenariat avec deux associations Françaises : Ethno-Savannah pour des échanges culturels et des projets agricoles visant à l’autonomie alimentaire et le Comité de jumelage d’Alenya (alimentation en eau). L’association Ethno-Savannah, au nom de leur amitié avec la communauté a entrepris d’écrire aux institutions concernées avec le soutien de nombreuses autres associations vigilantes sur les droits de peuples autochtones (ICRA – France Libertés etc…). L’AFD ainsi que la World Bank ont répondu positivement à ces courriers en garantissant leur vigilance pour un relogement équitable des personnes déplacées, et que ceci était une condition sine-qua-non pour l’attribution des financements. Il n’en est pas moins vrai que l’inquiétude demeure car la Compagnie Kengen n’a toujours pas répondu aux courriers envoyés. De nombreux problèmes semblent subsister pour l’attribution de nouvelles terres : propositions de surfaces bien moindres que ce qu’ils ont actuellement, et apparition imprévue de fermiers Kikuyus qui auraient acquis alentour des titres de propriété sur des terres que les Maasai pensaient encore leurs. Conflit entre deux sociétés deux visions du monde, celle des peuples originaires pour qui la terre ancestrale n’appartient à personne mais dont la communauté est gardienne, et le monde moderne de la propriété privée et de la production.

Deux visions qui s’affrontent et laissent tomber des larmes rouges sur la savane alors que le monde cherche une porte de sortie à la crise écologique planétaire annoncée. Sans territoire, plus de bétail, le Maasai libre devient demandeur d’emploi, mais sans bétail : plus de savane, biotope riche et diversifié qu’ils avaient mis des siècles a créer.

Catherine Kieffer
Ethno-savannah.org

 

 

Accueil |